20/01/2005

20/01/05 - 20:51

En hommage à Ricroel (part 1)

En hommage respectueux à monsieur Ricroel, un homme qui a des valeurs, j'ai frappé au kilomètre le splendide article de Frédéric Mitterrand publié dans Paris-Match du 26 août 1993 en l'honneur de la reine Paola.



Madame, lorsque je vous ai vue, si profondément triste, à l'enterrement du roi Baudoin, saisie par l'affliction à la perte d'un beau-frère tant aimé, et prise de vertige devant tout ce qui vous attend désormais, j'ai eu à nouveau le sentiment que vous alliez être une grande reine. La Belgique est un pays ensorcelant ; sa fausse bonhomie cache des abîmes de passions violentes ; ses accès de mélancolie impriment le coeur des êtres d'une indéfinissable et tenace poésie ; tout y a été ravagé par les invasions, modelé par les pluies et le vent, marqué par le travail des homes, poli par la culture et l'Histoire. C'est un pays qui a besoin de rois, comme de pain, ainsi que le disait le Premier ministre Van Acker, qui fut pourtant le tombeur de Léopold, après la guerre : de rois, parce qu'il lui faut des héros de légende pour incarner ses querelles sans fin et un miroir de gloire pour sa grandeur secrète. Au long de cinq règnes, la famille royale belge a accumulé plus de tragédies que n'en a rêvé Shakespeare : fins brutales, accidents mortels, grèves, émeutes et guerres, aspirés vers le Palais royal comme par un tourbillon, accusations de trahisons, campagnes de presse incendiaires, exils et bannissements, drames intimes entre parents et vengeances silencieuses qui couvent sous la cendre de regrets mal éteints. Tous eurent la beauté flamboyante des Cobourg, l'intelligence des premiers Orléans, avec un reste de démence des Wittelsbach, et cette folle élégance des cousins Habsbourg, dont ils sont, finalement, les seuls héritiers indiscutables. Oui, pour trouver des rois médiocres, il faut chercher ailleurs qu'en Belgique : ce pays ne couronne que des êtres d'exception, pour mieux tenter de les foudroyer.

Être une grande reine, c'est en imposer au cannibalisme belge ; en somme, dompter l'ardeur du plat pays en faisant ressortir sa noblesse, accompagner ses perpétuelles renaissances sans se faire prendre au piège de remous mortifères. On aura compris que j'aime la Belgique autant que la France et que, chez vous, auprès de vous, je serais sans doute un monarchiste forcené. Car tout y concorde enfin dans le scénario brutal de la vie : les heurts de l'Histoire, le fracas des destins individuels que l'on peut repérer dans un territoire aux dimensions modestes, et cette omniprésence mystérieuse, à la fois barbare et sacrée, de rois qui naissent, meurent, et se succèdent dans la passion de servir les hommes et la soumission à une providence aveugle. Le Moyen Age ne dort que d'un oeil, en Belgique, et c'est le plus beau des Moyen Age ; celui du XIIe siècle, des cathédrales et de Saint Louis, des villes industrieuses et des souverains pieux. Prenez Brel, Maeterlinck, Eddy Merckx ou Magritte, entre tant d'autres, et vous verrez le poète halluciné, l'érudit, le chevalier et l'enlumineur contemplatif intacts, comme s'il ne s'était rien passé depuis ces temps, ailleurs recouverts par l'oubli, le matérialisme, la télévision, que sais-je encore ? Penchez-vous, une fois de plus, en essayant de retenir ces larmes qui rendaient votre beau regard si vague lors des funérailles, sur le profil de médaille du roi Baudouin. Retrouvez-le, lavé de son sourire de commande, les yeux enfin clos sur tant de déchirements inavoués ; sa place n'est-elle pas, désormais, parmi les gisants de granit et de marbre, qu'on voit aux abbatiales de Flandre, et qui emplissent tous ceux qui s'en approchent de silence, de méditation et de rêve ? Oui, c'est en Belgique que bat le coeur vénérable de l'ancien monde, et il vous appartient de veiller maintenant sur lui.

(...)

commentaires

24/01/05 - 09:23

oh!

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