20/01/2005

20/01/05 - 20:51

En hommage à Ricroel (part 3)

Suite et fin de l'article de Frédéric Mitterrand publié dans Paris-Match du 26 août 1993 en l'honneur de la reine Paola.

(...)

Cela fait à peu près vingt ans que les médias vous avaient oubliée. La jeunesse ne sait rien de cette folie de paparazzi qui entoura votre arrivée en Belgique, votre mariage, vos difficultés avec le protocole, la tentation de rompre avec un mari que vous avez toujours aimé, mais qui s'était accoutumé au piège royal. Une décennie de suspense où, pourchassée par la presse, vous écriviez sans le savoir le futur scénario que Diana a décidé, depuis, de jouer jusqu'au bout. Elle n'était pas seulement belle à couper le souffle, la petite princesse italienne, Paola Ruffo di Calabria, devenue la "Dolce Paola" d'Adamo et des slows adolescents et romantiques ; elle ne faisait qu'incarner les vieux contes de fées d'un Andersen bien trop amer pour qu'on le laisse lire, sans coupures, aux enfants, et où les héroÏnes peuvent mourir de solitude et de nostalgie, à pleurer sur le soleil perdu de leur enfance, dans de sombres et glacés palais du Nord ; elle était aussi capricieuse et provocante, insolente et rebelle, et il y eut des moments où même Baudouin en avait épuisé ses réserves de patience. Robe Pucci et lunettes noires, décapotables et Portofino, le fameux bal masqué où vous avez, paraît-il, préféré continuer à danser plutôt que d'écouter des raseurs qui vous annonçaient la mort de Kennedy, et cette visite de la reine d'Angleterre, à Liège, où, en robe à pois et capeline de paille noire, vous aviez l'air d'une star qui traîne derrière elle une cousine de province : c'est vrai que vous avez été, pour le moins, plutôt farceuse. Et pourtant, la vieille reine Élisabeth vous a adorée jusqu'à son dernier souffle, Fabiola vous a toujours soutenue, en refusant de vous juger et, surtout, Albert ne vous a pas lâchée. Même aux pires moments où votre ménage donnait l'impression d'être une course-poursuite rythmée par les flashes des photographes. Il y a beaucoup de raisons à cette fidélité : vous êtes très intelligente, vous avez un grand coeur d'or et, jusque dans vos foucades d'enfant gâtée, vous aviez cette grace si rare d'avoir du style. Il faut que jeunesse se passe et, tout autour de vous, il n'y avait que de faux jeunes : Baudouin, contraint de vivre comme un homme mûr sur les décombres d'une enfance fracassée ; Fabiola, condamnée par vos frasques à l'emploi de la grande soeur raisonnable ; Albert, pourtant si agréable et si gai, enfermé dans le rôle du barbon qui tente de retenir sa trop jolie femme. Ils vous ont gardée et ils ont eu raison, car, grâce à vous, ils ont appris à voir la vie sous un autre jour ; plus simple, plus heureux, plus ouvert aux plaisirs quotidiens.

Si la grandeur doit toujours avoir quelque chose de mélancolique, le malheur est un mauvais compagnon pour les rois. Cette joie intérieure de Baudoin, qui frappait tous ceux qui l'approchaient, contrastant si nettement avec sa réputation de roi triste, elle s'est aussi nourrie de l'indulgence qu'il vous portait et du charme que vous exerciez, malgré tout, sur lui. Et vous, pour votre part, vous les avez aussi gardés ; vous avez à peine connu votre père et beaucoup lu D'Annunzio, dont il était le meilleur ami ; cette nouvelle famille vous a peu à peu rassurée et raffermie, avec son romantisme discret, sa culture raffinée et cette tendresse attentive que rien ne semblait pouvoir décourager durablement.

Je ne sais pas à quel moment vous avez commencé à aimer la Belgique et son peuple. J'aurais tendance à dire tout de suite, malgré les mines longtemps désolées de vos professeurs de flamand, et vos escapades vers le soleil. Oui, tout de suite, et ce fut même si fort que c'est peut-être pour cela que vous avez eu tellement peur. À 20 ans, tout cet autre monde, c'était vraiment bien dur, surtout quand on est généreux et que l'on se dit que l'on n'y arrivera jamais. Vous y êtes arrivée ; l'automne dans les forêts d'Ardennes, les cornets de moules et de frites que l'on mange sur les plages près d'Ostende, les canaux de Verhaeren et les béguines de Bruges, cette démocratie familière où les femmes de la rue touchaient votre visage pour tenter de comprendre qu'il fût si beau, le grand hiver du Nord qui rend les maisons si accueillantes et confortables, là où les mères de famille, comme vous-même, reçoivent les étrangers à bras ouverts, tout cela, vous ne pourriez plus vous en passer, ne serait-ce qu'un seul jour. Or vous n'avez pas changé, vous vous êtes seulement retrouvée ; grâce à la Belgique, à votre mari et à vos enfants. Et quand tout ce travail s'est achevé, c'est alors que vous avez vous-même éteint, une à une, les lumières des sunlights pour vivre dans cet éclat, paisible et doux, qui est désormais le vôtre.

Pour les paparazzi, alléchés par le come-back de la star royale, vous êtes une formidable chance, et vous aurez certainement bien du mal à vous défaire de leur étreinte. Mais, enfin, avec la force que vous pouvez retirer de tout ce que vous avez construit, votre famille comme vos oeuvres sociales, et avec votre formidable amour de la vie qui n'a jamais diminué, vous saurez surmonter ce problème pour affronter tous les autres qui n'attendent pas, ceux d'une Belgique terrassée par la mort tragique de Baudoin. Allez, vous avez tant d'expérience, maintenant, que vous saurez bâtir quelque chose sur toute cette douleur ; réconciliée avec chacun, comme avec vous-même depuis longtemps déjà, vous trouverez, j'en suis sûr, à votre manière, et selon votre style, le chemin qui ramène l'harmonie et la concorde entre les coeurs.

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