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Stase

Attention, je ne répondrai pas nécessairement aux commentaires postés sur les articles au titre tildé (~).

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Je rêve : (je pleure, en fait)
(mis à jour mercredi 17 septembre 2008 à 22:58)

22/02/2005

22/02/05 - 22:12

Devoir de mémoire

J'entends de la cale monter les malédictions enchaînées, les hoquettements des mourants, le bruit d'un qu'on jette à la mer... les abois d'une femme en gésine... des râclements d'ongles cherchant des gorges... des ricanements de fouets... des farfoullis de vermines parmi ces lassitudes...
Aimé Césaire

Qui se souvient ? Qui ? Il est plus simple aujourd'hui de ne pas nous coltiner avec notre mauvaise conscience. Car ce sont moins les Français que les Allemands, n'est-ce pas, qui ont déporté, emmagasiné, ensaucissonné, enabat-jouré juifs, tziganes, homosexuels, politiques, droits communs, noirs (oui, aussi !), etc. dans des camps à consonnance plus teutonnes que Drancy - car Drancy, ce n'est pas le fait de Français, c'est le fait de collabos, n'oublions pas. La mémoire, ici, nous est facile, toute confite de mythologie qu'elle est.

Qui se souvient ? Qui ? De onze millions de déportés, qui peut dire la mémoire, lors même que leurs noms furent changés, leurs langages abolis, leur dignité refusée ? Ce n'est qu'en mai 2001 que les traites négrières et l'esclavage furent reconnus par chez nous comme crime contre l'humanité. Et s'il est en France un Mémorial, il est bien caché.

Qui se souvient ? Qui ? De ceux qui ont fait fortune, bien peu. Rien dans nos programmes scolaires - ou si peu : L'esclavage et ses abolitions
dans les manuels scolaires français de 4e (13 ans)-Histoire-Géographie et Education Civique-(nouveau programme 1998-1999 et rééditions de 2002-2003)
- ne vient nous y rappeler avec la force qu'il faudrait. Nous avons là-dessus perdu la mémoire. Nous savons - ou croyons savoir - tirer leçon de l'horreur nazie. Mais que faisons-nous d'avoir un jour traité certains pis que des chiens ? Suffit-il de prononcer l'abolition de la traite, puis de l'esclavage ? Où pouvons-nous nous recueillir ? Où sont les lieux de mémoire ? Et qu'en est-il de notre dette ?

Qui se souveint ? Qui ? Les autres, oui. Ceux qui sont nés là-bas, câpres, mulâtres, chabins, nègres-congos, ... L'identité reste un problème, aux Antilles. Je n'en parlerai pas, je ne saurais pas le faire, trop neuf en cela, et trop indigné pour n'être pas sans mauvaise conscience aveuglante. Les écrivains et les penseurs l'ont su mieux que moi. Césaire, bien sûr, Fanon, Glissant, Chamoiseau, mais aussi Confiant, Simone Schwarz-Bart, qui a si peu mais de si bouleversante façon écrit, Maryse Condé... Toutes et tous disent la difficulté de survivre, comme peuple, doubout (debout, sens moral), au traumatisme que l'histoire a légué à ceux qui, enfants, grandirent hors de la propriété de ces terres qu'avaient valorisées en sueur de sang parents et toute une tralée d'ancêtres, de ces terres peu à peu désertées de toute autre utilité réelle que celle du rêve en conserve d'un Occident en mal d'exotisme ; traumatisme que l'histoire tarde à réparer ; car il n'est pas facile, toujours, de grandir ni de vivre en se disant que sa lignée se perd dans les sanglots de l'esclavage ; non plus que d'assumer le mal de vivre que l'on en hérite, de génération en génération ; non plus que d'accepter que justice, financière, sociale, humaine, jamais ne fut rendue - tout juste quelques mouvements symboliques, du bout des lèvres, vite occultés par de plus concrètes dominations et condescendances. Je comprends que, là-bas, on puisse ne plus supporter d'entendre ces choses toujours ressassées. Glu des anciens temps qui semble vouloir retarder tout advenir.

Devoir de mémoire ? A celui-là aussi, nous nous devons. Dans mon coeur, chacun pour lui-même, le martyr juif inconnu se tient côté à côte avec l'Africain tombé en traite ou en esclavage.

commentaires

23/02/05 - 00:39

Merci pour cet article Kliban...

Mais ces auteurs ne disent-ils pas aussi qu'ils n'ont plus rien à attendre du blanc, conscience qu'ils ont acquis dans la lutte contre le blanc colonial ou esclavagiste, le mot ou le fusil au poing ? Y a t il un meilleur mouvement de rétribution symbolique que celle qu'ils ont trouvé dans leurs nombreuses révoltes ? Quelle autre justice que celle qu'ils ont invoqué pour vivre sans le maître/colon ?

Quant à nous, au nom de quoi se souvenir, porter la honte et la tache ? Au nom de quoi le devoir de mémoire, au nom de quoi ce musée imaginaire des martyrs, cette dette symbolique envers l'humanité, ces mémorials qui égrènent au mieux "ceux qui sont pour avoir péris" et où l'on viendrait se recueillir ?

Peut-être au nom d'une révolte lucide qui naît de cette mauvaise conscience aveuglante dont tu parles, au nom d'une communauté, d'une solidarité des individus dans les souffrances et les luttes, au nom d'une cohérence individuelle et historique : lutter contre ces dominations qui se perpétuent, contre leurs causes. Je ne crois pas qu'on "salisse" la mémoire en lui attribuant ces fonctions, mais bien qu'on la recouvre pleinement. Car n'est-elle pas vigilance et action, comme on le dit si souvent ?
En tout cas, je suis ton exemple en disant que je ne pense pas non plus salir cette mémoire due en regroupant dans ma révolte, chacun avec leurs spécifités, tous les "damnés de la terre".

23/02/05 - 00:39

Merci pour cet article Kliban...

Mais ces auteurs ne disent-ils pas aussi qu'ils n'ont plus rien à attendre du blanc, conscience qu'ils ont acquis dans la lutte contre le blanc colonial ou esclavagiste, le mot ou le fusil au poing ? Y a t il un meilleur mouvement de rétribution symbolique que celle qu'ils ont trouvé dans leurs nombreuses révoltes ? Quelle autre justice que celle qu'ils ont invoqué pour vivre sans le maître/colon ?

Quant à nous, au nom de quoi se souvenir, porter la honte et la tache ? Au nom de quoi le devoir de mémoire, au nom de quoi ce musée imaginaire des martyrs, cette dette symbolique envers l'humanité, ces mémorials qui égrènent au mieux "ceux qui sont pour avoir péris" et où l'on viendrait se recueillir ?

Peut-être au nom d'une révolte lucide qui naît de cette mauvaise conscience aveuglante dont tu parles, au nom d'une communauté, d'une solidarité des individus dans les souffrances et les luttes, au nom d'une cohérence individuelle et historique : lutter contre ces dominations qui se perpétuent, contre leurs causes. Je ne crois pas qu'on "salisse" la mémoire en lui attribuant ces fonctions, mais bien qu'on la recouvre pleinement. Car n'est-elle pas vigilance et action, comme on le dit si souvent ?
En tout cas, je suis ton exemple en disant que je ne pense pas non plus salir cette mémoire due en regroupant dans ma révolte, chacun avec leurs spécifités, tous les "damnés de la terre".

23/02/05 - 14:03

Pardon, MAIS POURQUOI FAUT-IL QUE la reconnaissance de l'esclavage (déficiente en France) passe par UNE REMISE EN CAUSE de la reconnaissance du génocide (auquel, pardon, mais bon, les FRANCAIS ont participé....). Pourquoi cette concurrence? C'est désespérant! C'est le discours de Dieudonné!

Militez pour qu'on reconnaisse l'escalavage, je suis tout à fait d'accord, mais en remenant SYSTEMATIQUEMENT cela au génocide!!!! SVP!!!!!

23/02/05 - 14:04

mais pas en ramenant *

(pitié!)

24/02/05 - 01:39

Chapichapo, quelques éléments de réponses :

Pour ce qui concerne le "génocide", je trouve assez symbolique qu'on n'ait même plus besoin de préciser duquel il s'agit - comme s'il n'y en avait jamais eu qu'un seul. Il y a bel et bien une concurrence, de fait et non de droit, et je le déplore autant que vous. Il n'y a pas, et il ne saurait y avoir de droit de préséance en la matière - c'est le sens de la dernière phrase de mon post. Je ne puis donc me reconnaître dans ce que vous appelez "remise en cause de la reconnaissance du génocide". Si remise en cause il y a, dans mes propos, c'est bien de la façon dont s'effectue le travail de la mémoire en général, pas de sa nécessité. Et si mes propos résonnent désagréablement avec une actualité dont je n'ai que des échos assez flous (j'ai po la télé, moi), je vous en demande pardon, il n'est pas de mon propos de renforcer une opinion selon laquelle il y aurait trop de cela - je pense plutôt, tout comme vous, qu'il n'y a pas assez de ceci ; mais je pense aussi que le cela nous donne certaine conscience tranquille (comme la BA du scout) : et à mon sens, ça nuit tout autant à ceci qu'à cela.

24/02/05 - 01:42

Nous sommes en partie d'accord, anonyme _. Je me retrouve dans la seconde partie de ton post : le devoir de mémoire n'est pas une injonction à la commémoration stérile, ou à l'expression publique d'une quelconque culpabilité nous acquittant facilement des urgences du présent et de l'avenir - bouc émissaire d'autant plus commode qu'il est déjà mort. La mémoire, ici, vaut pour le futur et non comme occasion pour un groupe de resserrer son identité autour des événements qui en assurent, positivement ou non, la fondation. Et, parce que cette posture est essentiellement fragile, le futur ne peut s'y concevoir que comme lutte. Thèse sans doute trop simple, cela dit, pour recueillir pleinement la multiplicité des situations concrètes.

Je suis moins d'accord avec la façon dont tu peux laisser entendre que nous serions quitte de ce qui s'est passé en terre d'esclavage. La victoire de l'abolition est complexe - je la connais encore mal - mais il me semble qu'elle est due en grande partie aux victoires en Haïti, et à l'influence maçonique en Europe (sous contrôle de qui s'y connaîtra mieux que moi). Si elle a libéré les esclaves, c'est aux marges des plantations qu'elle les a relégués, ou dans les hauteurs difficiles à mettre en valeur. Aucune compensation n'a été fournie, et les terres sont restées aux békés. Domination économique, après la domination physique. Et le mépris, toujours recommencé, ancré en mépris de soi, sur la blessure transmise de génération en génération, d'un arrachement au sol natal, qui se manifestera comme mythologie du retour. Pour ce que j'en vois - sous contrôle, toujours, donc - l'abolition vient essentiellement d'ailleurs - sauf en Haïti. Elle n'est pas le résultat d'une lutte intestine, qui eut pu redonner et le pouvoir et la terre aux anciens esclaves. L'esclavage a été aboli, mais il fallait encore conquerrir l'estime de soi. Rien n'a été fait en ce sens, si ce n'est, depuis 60 ans, les voix noires qui se sont levées contre le mépris du Nègre, et pour que soit reconnu, a minima, l'effroyable traumatisme qui lui avait été fait. Ce que je remarque, c'est qu'il nous est, collectivement, encore difficile de nous associer pleinement à ce qui pourrait rester de réparation à faire - symbolique, financière, sociale, etc.

24/02/05 - 02:19

Le petit livre de Tarnero sur le racisme comprend un chapitre sur l'esclavage, les négriers et le Code noir (disponible ici: http://...), aux côtés d'autres chapitres sur la Shoah, le génocide des Arméniens, les Tziganes, les rwandais...

Le silence qui a occulté les voix des rescapés (après le silence qui a couvert leurs exterminations) - qu'ils soient juifs, tziganes ou tutsis - est un phénomène récurrent. Ce n'est pas à ceux qui ne l'ont pas subi d'accorder le pardon au nom des victimes, c'est encore un étouffement de plus. Quelques textes sur la notion de pardon selon diverses religions: http://...

Quant à l'histoire des noirs, on commence enfin à parler des noirs dans les camps nazis (http://...).

24/02/05 - 09:27

Excellent, merci beaucoup pour ces références ! J'avais croisé le petit livre sur les noirs dans les camps nazis. Par ailleurs, la question des traites négrière est complexe et a fait l'objet d'une somme récente - que je ne me suis pas encore procurée, mais dont un excellent résume par l'auteur existe à La Documentation photographique (O. Pétré-Grenouilleau, Les traites négrières, Paris : La documetaion Française, 2è trim. 2003)

Pour ce qui concerne le pardon, je suis d'accord avec vous. Il ne s'agit pas de parler en lieu et place des victimes. Ce n'est pas ainsi que fonctionne la mémoire. L'une de ses premières tâches est sans doute déjà de reconnaître qu'il y a victime, à une place qu'il ne nous appartient pas de déterminer : la parole de la victime lui appartient, et les chemins de son pardon ne passent pas nécessairement par ceux de l'affaiblissement de nos éventuels malaise ou culpabilité.

Il ne s'agit pas par ailleurs de partager le monde en victimes et bourreaux. C'est de ce que nous sommes _tous_ d'abord bourreaux - tous en position d'enfreindre "tu ne tueras point" à un degré ou un autre - que le travail de la mémoire prend un sens.

24/02/05 - 20:13

Kliban, je ne crois pas avoir suggéré consciemment que nous étions quittes sur ce sujet. Du moins, je pense vraiment qu'il faut faire attention à ne pas prétendre pouvoir restituer (même dans l'esprit d'une dette), symboliquement ou autrement, une dignité et une identité que l'on ne conditionne pas. Les occidentaux ont déjà trop souvent "fait" l'humanité des autres par rapport à celle qu'ils s'attribuent de surcroit.

A mon avis il ne peut/doit y avoir d'autres rapports qu'une responsabilité qui s'exerce dans une solidarité non-conditionnée, qui ne s'exerce d'ailleurs pas que dans le sens occidentaux->pays anciennement asservis.

Tu parles de domination économique qui s'inscrit dans le mouvement colonialo-esclavagiste (la séparation devrait peut-etre faite mais je crois qu'elle est difficile). Or certains mouvements "tiers-mondistes" ont beaucoup à nous apprendre aussi sur NOTRE systême de domination économique, de ses effets dans notre société comme dans la leur. Il est aussi intéressant de constater la continuité des luttes sociales et de ces luttes symboliques pour défendre une humanité, une dignité qui sont refusées (ca me fait aussi penser au cas des indiens en amérique latine). C'est cette continuité qui peut par exemple servir d'axe à cette solidarité.

Pour être plus clair, H. Zinn parle dans son bouquin "A people history of the USA" de cette histoire des luttes des esclaves en Amérique. Il suggère que la représentation que l'on a de la docilité des esclaves noirs en Amérique ne correspond qu'à la representation des esclaves par les esclavagistes passée à la postérité. Non seulement les révoltes étaient relativement fréquentes, mais on peut aussi les mesurer à la férocité des répressions qu'elles engendraient pour éviter qu'elles ne s'étendent. Il montre aussi comment originellement les valets blancs et les esclaves noirs s'étaient unis contre leur maître dans des révoltes violentes, mais que les théories racistes avaient "opportunément" brisé cette solidarité dans la révolte, qui aurait pu devenir autre que simplement de circonstances...

24/02/05 - 22:24

Intéressant, faut que je me procure le bouquin de Zinn.

Je pense que nous sommes d'accord dans le fond. Lorsque je parle de "victime", il ne s'agit pas de condescendre : cela, c'est déjà assigner une place avant même que toute demande ait été effectuée. Il s'agit moins de mettre en place une machinerie à reconnaître des victimes qu'être nous-mêmes ouverts à la possibilité de ne pas tuer une seconde fois - ie en volant la parole, l'acte, la revendication. Il ne s'agit pas de restituer une dignité - car cela ne peut se rendre, un fois pris - mais bien donner à la dignité la possibilité de se bâtir selon ses propres termes (il n'est pas d'autre possibilité). Il faudrait là-dedans s'entendre, d'ailleurs, sur la notion de non-conditionnement - je la crois très idéaliste et fort peu praticable. A partir du moment où il y a rapport, il y a conditionnement de la demande et de la solidarité qui s'ensuit éventuellement. C'est dans ce conditionement, et les négociations pour son affaiblissement, que la dignité peut se construire de part et d'autre. C'est aussi en ce sens là que j'entends "lute".

J'ai plus de mal avec ta notion de "continuité de lutte". Il me semble qu'elle est aussi construite et peu respectueuse des réalités de terrain que le so-called "réalisme" dont nous abreuve le néo-libéralisme. A ce titre, la situation des Antilles françaises n'est pas celle des Etats-Unis d'Amérique, non plus que celle des indiens d'Amérique du Sud - et c'est déjà amalgamer.

Je pense à ce titre que cette notion d'une continuité de lutte est avant tout un concept pratique à grosse maille - et qu'en tant que tel, il ne reflète pas nécessairement adéquatement les situations dans leurs spécificités. ll pourrait également contribuer à cacher des motivations - pouvoir personnel, autres types d'idéologies raciales ou ethniques - qui ne sont pas celles qu'il veut promouvor.

Il y a dans ce concept un ferment à une nouvelle idéologie : il est trop large, trop vaste, trop plein, et trop plein d'un possible engouement de masse. Mes détecteurs clignottent :o)

12/03/05 - 12:15

Et l'avenir ?

12/03/05 - 12:37

(a xiste pas encore!)

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