Devoir de mémoire
J'entends de la cale monter les malédictions enchaînées, les hoquettements des mourants, le bruit d'un qu'on jette à la mer... les abois d'une femme en gésine... des râclements d'ongles cherchant des gorges... des ricanements de fouets... des farfoullis de vermines parmi ces lassitudes...
Aimé Césaire
Qui se souvient ? Qui ? Il est plus simple aujourd'hui de ne pas nous coltiner avec notre mauvaise conscience. Car ce sont moins les Français que les Allemands, n'est-ce pas, qui ont déporté, emmagasiné, ensaucissonné, enabat-jouré juifs, tziganes, homosexuels, politiques, droits communs, noirs (oui, aussi !), etc. dans des camps à consonnance plus teutonnes que Drancy - car Drancy, ce n'est pas le fait de Français, c'est le fait de collabos, n'oublions pas. La mémoire, ici, nous est facile, toute confite de mythologie qu'elle est.
Qui se souvient ? Qui ? De onze millions de déportés, qui peut dire la mémoire, lors même que leurs noms furent changés, leurs langages abolis, leur dignité refusée ? Ce n'est qu'en mai 2001 que les traites négrières et l'esclavage furent reconnus par chez nous comme crime contre l'humanité. Et s'il est en France un Mémorial, il est bien caché.
Qui se souvient ? Qui ? De ceux qui ont fait fortune, bien peu. Rien dans nos programmes scolaires - ou si peu : L'esclavage et ses abolitions
dans les manuels scolaires français de 4e (13 ans)-Histoire-Géographie et Education Civique-(nouveau programme 1998-1999 et rééditions de 2002-2003) - ne vient nous y rappeler avec la force qu'il faudrait. Nous avons là-dessus perdu la mémoire. Nous savons - ou croyons savoir - tirer leçon de l'horreur nazie. Mais que faisons-nous d'avoir un jour traité certains pis que des chiens ? Suffit-il de prononcer l'abolition de la traite, puis de l'esclavage ? Où pouvons-nous nous recueillir ? Où sont les lieux de mémoire ? Et qu'en est-il de notre dette ?
Qui se souveint ? Qui ? Les autres, oui. Ceux qui sont nés là-bas, câpres, mulâtres, chabins, nègres-congos, ... L'identité reste un problème, aux Antilles. Je n'en parlerai pas, je ne saurais pas le faire, trop neuf en cela, et trop indigné pour n'être pas sans mauvaise conscience aveuglante. Les écrivains et les penseurs l'ont su mieux que moi. Césaire, bien sûr, Fanon, Glissant, Chamoiseau, mais aussi Confiant, Simone Schwarz-Bart, qui a si peu mais de si bouleversante façon écrit, Maryse Condé... Toutes et tous disent la difficulté de survivre, comme peuple, doubout (debout, sens moral), au traumatisme que l'histoire a légué à ceux qui, enfants, grandirent hors de la propriété de ces terres qu'avaient valorisées en sueur de sang parents et toute une tralée d'ancêtres, de ces terres peu à peu désertées de toute autre utilité réelle que celle du rêve en conserve d'un Occident en mal d'exotisme ; traumatisme que l'histoire tarde à réparer ; car il n'est pas facile, toujours, de grandir ni de vivre en se disant que sa lignée se perd dans les sanglots de l'esclavage ; non plus que d'assumer le mal de vivre que l'on en hérite, de génération en génération ; non plus que d'accepter que justice, financière, sociale, humaine, jamais ne fut rendue - tout juste quelques mouvements symboliques, du bout des lèvres, vite occultés par de plus concrètes dominations et condescendances. Je comprends que, là-bas, on puisse ne plus supporter d'entendre ces choses toujours ressassées. Glu des anciens temps qui semble vouloir retarder tout advenir.
Devoir de mémoire ? A celui-là aussi, nous nous devons. Dans mon coeur, chacun pour lui-même, le martyr juif inconnu se tient côté à côte avec l'Africain tombé en traite ou en esclavage.
23/02/05 - 00:39
Merci pour cet article Kliban...
Mais ces auteurs ne disent-ils pas aussi qu'ils n'ont plus rien à attendre du blanc, conscience qu'ils ont acquis dans la lutte contre le blanc colonial ou esclavagiste, le mot ou le fusil au poing ? Y a t il un meilleur mouvement de rétribution symbolique que celle qu'ils ont trouvé dans leurs nombreuses révoltes ? Quelle autre justice que celle qu'ils ont invoqué pour vivre sans le maître/colon ?
Quant à nous, au nom de quoi se souvenir, porter la honte et la tache ? Au nom de quoi le devoir de mémoire, au nom de quoi ce musée imaginaire des martyrs, cette dette symbolique envers l'humanité, ces mémorials qui égrènent au mieux "ceux qui sont pour avoir péris" et où l'on viendrait se recueillir ?
Peut-être au nom d'une révolte lucide qui naît de cette mauvaise conscience aveuglante dont tu parles, au nom d'une communauté, d'une solidarité des individus dans les souffrances et les luttes, au nom d'une cohérence individuelle et historique : lutter contre ces dominations qui se perpétuent, contre leurs causes. Je ne crois pas qu'on "salisse" la mémoire en lui attribuant ces fonctions, mais bien qu'on la recouvre pleinement. Car n'est-elle pas vigilance et action, comme on le dit si souvent ?
En tout cas, je suis ton exemple en disant que je ne pense pas non plus salir cette mémoire due en regroupant dans ma révolte, chacun avec leurs spécifités, tous les "damnés de la terre".
(visiteur)